CHINOIS DE PHILADELPHIE (USA)
Nous sommes au début du siècle. Les tours ne sont pas encore tombées à New York et s'y rendre à l'époque était encore relativement facile. Mais cette fois-ci je ne fait que passer. Je me rends à Philadelphie. Le vol était moins cher en passant par New-York. Ensuite moins de deux heures de car pour se rendre à Phila. Mais pas question de prendre ces mythiques cars américains...
Je me dirige vers le chinatown. Là, dans une boutique agrémentée de quelques chaises et de vieilles tables, j'achète un ticket pour le prochain car. L'aventure commence : nous sommes vraiment en Chine. Il y a de nombreux passagers qui attendent. Tous chinois avec une multitude de sacs - beaucoup sont alimentaires avec des inscriptions chinoises- et biensûr, ils forment un groupe compact. Pas question de faire une file d'attente. Deux cars arrivent. Personne ne sait dans lequel monter. Tous se précipitent vers le premier qui n'est bien entendu pas le bon. Le car est assez vieux avec une décoration très chinoise, chargée. Je m'approprie un siège. Je suis un peu fatigué après le vol et le décalage horaire. Nous partons en retard, nous arrêtons... durant le trajet les gens s'interpellent, couvrant à peine le son très fort des télévisions : au programme des chansons sirupeuses suivi d'un film très violent.
Les chinois ne sont pas très visibles dans la ville. Si le quartier noir est au nord, le chinatown est au sud, discret. S'ils n'ont pas de raison de se rendre dans le centre (travail), ils n'y vont pas.
Nous arrivons enfin à Philadelphie. D'après l'adresse, j'ai une partie de la ville à traverser pour me rendre dans le quartier italien : un vieux quartier en lisière du petit chinatown. Mes hôtes sont épicier. Ils viennent de Canton. Leur maison est tout en longueur et en hauteur. Je n'ai pas le temps d'arriver que je me retrouve avec des fruits, des gateaux et une biere dans les mains. A cette époque, il faut traverser la boutique pour entrer dans la maison. La première pièce (et la seule du rez de chaussee) est assez petite. C'est la plus importante : la cuisine.De la nourriture en abondance. Ils ont quatre enfants. L'ainée est absente, à l'université. Le second, leur seul fils est obèse, triste, très renfermé. Les deux plus petites nées ici sont infernales et gâtées. Pour atteindre les deux étages du dessus, il faut enjamber les vêtements, les paquets de gâteaux, les sodas et jouets des filles. Pour ce qui est de la nourriture, elle est chinoise à table et américaine en dehors des repas...
Ils ne pensent qu'à travailler. Les enfants à jouer. Si l'aînée ne cesse d'étudier, le fils a fait le minimum en décrochant ses diplomes pour faire plaisir aux parents mais il n'a aucun loisirs. Sa mère espère bien le marier un jour... Ils ont leur commerce et un employé : mexicain. Leur seule sortie de la semaine se fait au centre commercial mais surtout dans un grand restaurant à deux pas de chez eux. Ils m'y invitent. Pas question d'y aller à pieds. Ils m'expliquent qu'ils sont propriétaires et me font comprendre qu'ils doivent montrer -aux voisins surtout- qu'ils sont aisés. Nous y allons en voiture, neuve et brillante. Ils travaillent tous les jours, ne gardent que le dimanche après-midi de repos. Une fois par an ils prennent des vacances...quelques jours à Las Vegas pour y laisser des économies prévues à cet effet. Rapidement ils me proposent de travailler pour eux, m'assurant qu'il me sera facile d'avoir la green card et de devenir bilingue. Pour eux, il n'est pas pensable que l'on ne rêve pas de devenir américain. Américain mais chinois avant tout. Leurs connaissances sont chinoises. Leur fils fréquente une chinoise. Leur fille ainée, elle se démarque en étant vraiment américaine. Pour elle, pas question de fréquenter un asiatique et son petit ami est blanc. Ses parents espèrent qu'il est riche. Pour leur fils, son obésité est plutôt une marque de bonne santé. Durant une semaine avec eux, je n'ai pas vu un seul blanc. Ils n'ont pas quitté leur quartier. Les télévisions qui hurlent à longueur de journée ne diffusent que des dessins animés et talk-show. Ce qui se passe à Phila ne les interesse pas trop alors ailleurs... Pourvu que leur fils se marie, que les filles continuent à bien travailler et que les voisins bavent devant leur voiture...
Ils ont un lointain neveu venu de Paris travaillant au Sofitel de la ville. Il vient leur rendre visite une fois par mois...pour les aider à tenir la boutique.
Suong lui est venu à Phila pour fuir sa famille... Famille typique de l'immigration en France. De Canton au Cambodge, via le Vietnam où ils ont fui la guerre pour se retrouver à Paris. Ils ont acheté un modeste pavillon à Lognes, la première ville chinoise de France. Tous y habitent : les parents avec les trois fils et deux filles, les grands-parents et deux oncles...Impossible de vivre sa vie dans une chambre qu'il doit partager avec ses deux frères où il doit poser un matelas au sol pour dormir. Fuir pour pouvoir vivre pleinement son homosexualité. Phila est petit mais s'il garde contact avec la famille, il préserve son quotidien. Vivre à Philadelphie quand on est chinois avec de la famille déjà installée c'est facile mais lorsque l'on a grandit en partie en France, c'est autre chose...
L'hôtel tout d'abord. Il y travaille et par le fait y loge. Comme presque tous les employés il a une chambre dans l'hôtel : ce n'est pas négligeable lorsque l'on connait les prix et vu qu'il s'agit d'un grand Sofitel en plein centre... Je passe donc une semaine avec lui. Pour pouvoir exister dans cette ville, il faut faire partie d'un réseau, d'un club. Nombreux employés sont homosexuels et il se fait très rapidement accepté parmi eux. Cela veut dire se voir en permanence, même en dehors du travail. De nombreux français et quelques belges. Leurs activités sont très simples. Se tenir au courant des derniers cancans, s'inviter et sortir. Ils travaillent beaucoup. Le soir, ils se rendent dans le même café pour se montrer, boire un verre. Suong fréquente aussi régulièrement le vidéo-club porno. C'est avant tout un lieu de socialisation. Mais étant chinois, il fréquente aussi les soirées asiatiques au Lang Yang Club de Phila. Biensur, une bonne partie du personnel de l'hôtel s'y trouve. C'est un lieu où l'on danse peu bien que cela soit une boite de nuit; On s'y retrouve, se montre et boit. Je fais connaissance dun tout jeune couple de Singapour, fashion victim. Ils on de l'argent et le montre. Certes ils ont un travail dans la communication mais ils se font entretenir pour rester à un haut niveau. Ils se disputent pour savoir lequel des deux m'invitera dans son lit. Car curieusement, ils sont ensemble mais souvent séparés. Ils sont asiatiques avant tout. Mais ne fréquentent que des blancs, riches. Ils sont bien loin des traditions...
Puis je rencontre un très beau et jeune chinois de trente six ans. Il vivotait en tenant son minable lavomatic. Seul, ayant laissé sa famille derrière lui, n'ayant plus de contacts. Il vit depuis quelques temps avec un blanc de cinquante quatre ans, aussi riche que peu présentable. Négligé, sale, peu éduqué. Ils vivent dans un immense loft sur les bords du fleuve. Ils passent leur temps à voyager. Je les rencontrerai plus tard à Paris.
Lors d'une énième sortie au bar, je rencontre un jeune couple homo, blanc et chinois. Ils dorment peu. Ils poursuivent leurs études scientifiques déjà très pointues. Pour se les payer et s'offrir le loyer d'un petit deux pièces proche du centre, ils cumulent deux jobs. Pas de loisirs, pas de vacances.
Aux dernières nouvelles, ils continuent ce rythme. Suong est rentré en France pour travailler...moins. Le couple voyageur continue sur sa lancée. Les singapouriens sont toujours entre leur job et leurs nouvelles conquêtes. La famille d'accueil n'a pas changée ses habitudes. Ils ont fait seulement un aller-retour en France pour un mariage.
Je décide de poursuivre en me rendant au Canada pour rencontrer de grandes familles chinoises. Pour cela je prends un car "classique" américain qui me mènera après ving-huit heures de trajet à Toronto.
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