NOUVEL AN CHEZ MONSIEUR LI
Li m'invite à passer le prochain Nouvel An chinois chez lui...Le problème n'est pas tant le froid (entre -15°C/-30°c), mais la situation singulière de la ville. Port Arthur (ou Lüshun) a été le lieu de conflit entre russes, chinois et japonais, lors de la deuxième guerre mondiale : sa situation géo-politique est stratégique. A la pointe du Liaoning en Mandchourie, elle s'avance dans la mer, entre la Chine et la Corée du Nord.
Depuis 1940, seuls trois étrangers ont eu l'autorisation de pénétrer dans cette ville (qui englobe la campagne proche). Si la guerre est terminée, son port abrite les sous-marins nucléaires, une base militaire très importante et, depuis le sommet des collines qui entourent la ville, un superbe panorama s'ouvre sur toute la région.
Six mois avant le départ, les négociations sont en cours. J'apprendrai seulement bien après tout ce qui a été fait pour l'autorisation de mon séjour : 55 000francs versés, l'autorisation de construire un immeuble sur un site protégé et interdit, des engagements personnels de la famille d'accueil et quelques séjours en prison...
Juste avant de partir, j'ai obtenu le feu vert de la police, du bureau politique, mais pas celui des militaires...
Le voyage commence mal : nous ratons de peu la correspondance à Beijing (Pékin) pour Dalian. Li se hâte d'acheter des billets pour le vol suivant, en première classe car le reste est complet. C'est très important car la logistique à l'arrivée est impressionnante...
J'apprends que deux vols sur la même ligne se sont écrasés tuant tous les passagers le mois dernier...
9h00
Arrivée à l'aéroport de Dalian. Je n'ai pas le temps de réfléchir. Premier mensonge : lorsque l'on me demande où je vais : je reste à Dalian!
Six personnes nous attendent à la sortie : Tonton (Hiver en chinois), dix ans, me donne maladroitement un bouquet de fleurs. Je suis accueilli par les trois soeurs et le Deuxième Beau-frère de Li qui donne de l'argent au chauffeur du petit bus privé pour qu'il accepte de me conduire à Lüshun.
Les soeurs discutent de l'itinéraire (nous passerons par les terres : il y a moins de contrôles). Tandis que l'une téléphone pour savoir si la route est libre, l'autre confirme mon signalement au chef de la police puis appel son cousin pour préparer un éventuel changement de parcours si l'entrée était fermée.
10h
Nous entrons dans la ville. J'ai ordre de rester près de Deuxième Soeur dès que je suis dehors. Le bus ne perd pas de temps : il se dirige droit vers l'appartement familial.
Les téléphones ne cessent de sonner. Li m'apprend que cette nuit je dois visiter une usine d'abattage de porcs! Pourquoi? Parce qu'il s'agit d'un très gros industriel de la région et qu'il souhaite me rencontrer...cette nuit pour que cela soit discret!
Nous nous arrêtons près d'un immeuble vers le centre ville. Le téléphone sonne de nouveau. Je dois me présenter en fin de matinée au chef de la police...Bon, si je comprend bien, pas question de récupérer mon décalage horaire aujourd'hui!
Nous sortons après que Deuxième Beau-frère se soit assuré que personne ne sorte ou entre dans l'immeuble. Je descend du bus. Il fait -15°c
10h30
C'est un immeuble des années quatre-vingt, modeste mais bien situé dans la ville. L'appartement est au troisième étage. L'entrée est basse de plafond pour garder la chaleur à l'intérieur. Je me déchausse. Les autres enlèvent leurs deux premiers pantalons (généralement, les gens en portent deux plus un collant de laine ce que j'apprécierai par la suite avec -45°c)...La pièce principale est au centre de l'appartement et n'est éclairée que par les fenêtres des pièces voisine, les chambres, dont le mur donnant sur cette salle sont vitrés. Car si ces appartements sont modernes, l'intimité n'est toujours pas dans le vocabulaire chinois...
Je suis présenté aux parents Li âgés de soixante et cinquante-cinq ans. Tous deux couchés : lui parce que malade (cancer), elle, parce qu'elle passe sa journée au lit. Je constaterai par la suite qu'elle y reçoit tous ses invités, de la fille au chef militaire de la région, sous les couvertures!
Li me dit que pour les remerciements, les cadeaux, on verra plus tard...
Pour ce premier contact, elle ne m'impose pas le lit, je me contente de m'asseoir sur le bord. C'est une vraie paysanne, avec tous ses accessoires à disposition : pot pour cracher, sac à main, tapette à mouche, gratte-dos... Li déballe le premier cadeau offert à ses parents : une cafetière électrique! Les trois soeurs, Deuxième Beau-frère, Tonton entourent l'objet et s'extasient devant le café qui passe, comme s'ils découvraient la huitième merveille du monde alors qu'ils n'ont rien à nous envier sur l'équipement électro-ménager...Première soeur m'offre mon petit-déjeuner : un pied de cochon! Je m'oblige à manger...bonjour le dépaysement en quelques minutes! Puis Mère décide de me raconter sa vie : munie de sa tapette à mouches, elle frappe vigoureusement dans le cadre-photos accroché au dessus de sa tête : une quinzaines de photos d'elle, prises à différentes époques. Tout en parlant, elle rôte, crache et pète, sans oublier de pointer du bout de sa tapette une photo...J'ai furieusement envie de rire, avec mon pied de cochon à la main.
Epuisé, j'aimerai prendre une douche mais cela, il ne faut pas y compter avant...plusieurs jours! Quant aux toilettes, il faudra négocier un accès privé! Enfin, pour l'instant, l'on me laisse me coucher dans une chambre où, me dit-on, je ne dois pas m'approcher de la fenêtre car elle donne sur le commissariat et mieux vaut ne pas les intriguer ou me faire passer pour un espion!
11h30
Les haut-parleurs de la cour du commissariat crachottent une musique signalant qu'il est l'heure de déjeuner. Je me couche enfin et m'endort...sous le portrait de Mao!
J'ai l'impression d'avoir dormi des heures, de revenir d'une époque lointaine. Je pense que si je m'étais réveillé seul dans le lit, j'aurai eu un gros passage à vide, comme cela se produit souvent lorsque l'on a fait un long voyage. Mais à peine avoir ouvert les yeux, je trouve Tonton, en collant de laine vert pomme, un tee-shirt tâché et un blouson sur le dos, bien installé sur mon lit, dégustant un gros ravioli. Un peu décontenancé, je lui dit bonjour, lui demande comment cela va, en chinois. Il explose de rire en m'entendant parler, ou plutôt, hurle, ce qui me donne le mal de crâne. Il n'est que 15h45. Li arrive et m'explique que le chef de la police est arrivé. Je me lève et le suit dans la chambre parentale. Déjà qu'un simple représentant de la loi porte un uniforme clinquant, alors un chef...c'est un vrai sapin de Noël. Assis dans le lit avec Père et Mère, ses jambes disparaissant sous les couvertures, le buste droit, il a gardé sa veste bardé de médailles, son képi. Il me salut m'invitant à les rejoindre...dans le lit! Cette fois, je n'ai pas le choix. Mais ce qui me gêne le plus, c'est que je suis observé comme une bête curieuse, une attraction : je devine que le but de sa visite est uniquement de me voir, et non d'enregistrer mon séjour, vu qu'il n'est pas vraiment officiel. Li me dit de ne pas oublier le cadeau, en français. Je m'excuse, sors du lit, entre dans la chambre voisine et ouvre la valise remplie de cadeaux. Je laisse Li choisir : je me sens gêné du peu de valeur de ce que j'ai à leur offrir. Il hésite entre une ceinture et une bouteille de vin. Il prend une boule de neige dans laquelle se trouve réunit la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe et Notre-Dame. Il l'enveloppe rapidement dans du papier cadeau. Nous retrouvons le sapin de Noël qui accepte avec beaucoup de politesse (c'est à dire en refusant à maintes reprises)le cadeau. Lorsqu'il ouvre le petit paquet, je retiens ma respiration. Je vois tout de suite à ses yeux qu'il est vraiment ravi. Il se lève, en costume de la tête à la taille et en collant blanc bien moulant, avec sa boule de neige à la main. Il salue tout le monde, enfile son pantalon. Li le raccompagne à la porte.
Mère se lève pour préparer le dîner, ce qui lui arrive rarement, aidé de Li mais les enfants sont au travail. Je m’assied dans la pièce principale, où Tonton, vautré sur un fauteuil regarde la télévision, un pied de porc à la main. La pièce est relativement petite puisque les trois chambres, la cuisine et l’entrée ouvrent sur cette pièce carrée. De plus, deux chambres ont un mur vitré. Une table de mah-jong recouverte d’une nappe, une banquette et deux fauteuils trouvent leur place, avec la télévision. Les murs et étagères sont surchargés de photos. C’est étrange car la mode est d’avoir des photographies de mariage. Ainsi, Père et Mère ont fait leur séance photo mais à l’âge de cinquante ans pour avoir les leurs, et en tenue occidentale. Si Père passe encore, Mère ressemble à une prostituée, dans sa robe rouge vif et son maquillage un peu trop appuyé.
Deuxième Sœur rentre du travail. C’est surtout grâce à elle et son mari que je peux être ici. Lui, chauffeur de bus, a son cousin occupant un poste élevé dans la police. Elle, responsable des logements dans un nouveau quartier de Lüshun (en Chine l’on ne peut pas habiter où l’on veut). Elle est très dynamique et autoritaire, toujours vêtue d’une sorte de combinaison de ski. Tonton est leur fils.
Agé de presque onze ans, Tonton est un bon imitateur-humoriste : c’est un vrai sport national. Partout, à la télé, dans le train, les magasins, les humoristes font le spectacle. De plus, Tonton a eu la chance de jouer le rôle d’un grand empereur chinois enfant dans la plus célèbre série, culte, diffusée en Asie depuis très longtemps. Capricieux, colérique, goinfre, c’est l’enfant unique type : il fait ce qu’il veut, rarement grondé.
SUITE LA PROCHAINE FOIS !
Photos : Port Arthur depuis l'ancien camp japonais avec le canon pointant sur la ville
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